Réflexions

Réflexions

Attention : danger !

http://plus.lesoir.be/85170/article/2017-03-09/mort-annoncee-du-secret-professionnel

 

C’est en tant que directeur d’un service d’Aide en Milieu Ouvert situé à Bruxelles (AMO, service privé agréé par l'Administration de l’Aide à la Jeunesse), mais aussi en tant que simple citoyen que je m’exprime ici, avec pour objectif d’attirer l’attention sur ce qui m’apparait comme une dérive grave.

La semaine dernière, une proposition de loi imposant une levée du secret professionnel des travailleurs sociaux des CPAS a fait l’objet d’une mobilisation du secteur concerné, sidéré par un tel manque de réalisme dans la perception de la réalité de terrain. Elle propose, en cas de « suspicion de radicalisation », de faire jouer à ces travailleurs un rôle s’apparentant à celui « d’auxiliaires de police ». Elle a finalement été renvoyée pour un complément d’avis vers le Conseil d’Etat. Un répit est donc accordé à tous ceux qui essayent d’apporter une aide à une partie grandissante de nos concitoyens qui vivent quotidiennement exclusion, précarisation et stigmatisations diverses.

Cependant, un danger bien plus grand guette cette fois tous les travailleurs soumis au secret professionnel, sans exception. Il s’agit d’un projet de loi qualifié de « potpourri », intitulé « Projet de loi portant simplification, harmonisation, informatisation et modernisation de dispositions de droit civil et de procédure civile ainsi que du notariat, et portant diverses mesures en matière de justice » daté du seize janvier 2017 et déposé par Monsieur le Ministre de la Justice. Ce projet, long de 515 pages traite, comme son nom l’indique, de sujets divers. A la page 514, sous le titre générique Modification du Code pénal en vue d’instaurer le partage du secret professionnel dans le cadre de la concertation de cas figurent trois articles courts.

Les deux derniers ont pour objet l’ajout dans le code pénal de deux nouveaux articles de loi, le 458 ter et 458 quater.

 

Les articles 458 et 458 bis régissent déjà le secret professionnel. Celui-ci, en substance, est absolu. Tout contrevenant encourt des sanctions pénales.

Une exception : une comparution en justice en tant que témoin, après convocation par un juge, peut délier le dépositaire du secret. Celui-ci doit avoir mesuré les implications avant d’éventuellement partager tout ou partie des informations qu’il détient.

Une deuxième disposition vient compléter la législation : l’invocation de « l’état de nécessité ». Si le détenteur d’un secret constate qu’un mal grave, certain et imminent est attesté dans le cadre d’une situation rencontrée, il peut décider de violer la loi lui imposant le silence, considérant qu’un intérêt supérieur à celle-ci est en jeu, et que les valeurs garanties par le secret sont menacées. Il peut alors informer le procureur du Roi en toute légalité.

Ces deux articles protègent donc efficacement tant la société que les travailleurs soumis au secret.

Quel est donc alors l’objet des nouveaux articles ?

Rien de moins que la mort annoncée du secret professionnel.

En effet, on y lit : « Art. 458 ter§ 1er.  Il n’y a pas d’infraction lorsqu’une personne qui, par état ou par profession, est dépositaire de secrets, communique ceux-ci dans le cadre d’une concertation organisée soit par ou en vertu d’une loi, d’un décret ou d’une ordonnance, soit moyennant une autorisation motivée du procureur du Roi.

Cette concertation peut uniquement être organisée en vue de protéger soit l’intégrité physique ou mentale de la personne ou de tiers, soit la sécurité publique ou la sécurité de l’État. »

 

Ceci est lourd de conséquences. C’est dans le cadre d’une enquête judiciaire, et non plus au moment où une procédure est à son terme que le partage d’informations confidentielles serait rendu possible, voire contraint. Le texte reste en effet, extrêmement flou en la matière : « La loi, le décret ou l’ordonnance, ou l’autorisation motivée du procureur du Roi, visés à l’alinéa premier, déterminent au moins qui peut participer à la concertation, avec quelle finalité et selon quelles modalités la concertation aura lieu. »

 

L’exposé des motifs n’est pas de nature à rassurer : « L’article 458ter du Code pénal offre à cette fin un point de référence qui devra être élaboré plus avant dans une loi, un décret ou une ordonnance ou dans une autorisation motivée du procureur du Roi, dans un cas bien précis ou dans un cadre plus structuré, par exemple par le biais d’un protocole… » 

Que dit le Conseil d’Etat concernant cette proposition d’ajout au code pénal ? Je cite : « Il est par ailleurs peu heureux de prévoir l’application de l’article 458 du code pénal de manière incidente, ainsi que le fait le texte en projet… ».

 

Pourquoi s’alarmer ?

 

- Parce que les missions respectives des procureurs et des travailleurs sociaux, essentielles toutes deux, ne sont en rien comparables.

- Parce qu’il est contreproductif, voire dangereux pour la collectivité de superposer prévention et répression.

- Parce qu’en tant que directeur d’un service de prévention non mandaté, c’est-à-dire travaillant à la demande du jeune et/ou de ses familiers, je sais que la relation de confiance est un prérequis essentiel à tout travail efficace.

- Parce que construire cette relation privilégiée alors que je pourrais être amené à la « trahir » me semble illusoire.

-  Parce qu’il ne faut pas être grand clerc pour comprendre que s’il n’y a plus de confiance, les jeunes deviendront muets, et qu’il deviendra très compliqué de mener la moindre réflexion avec ceux qui risqueraient de basculer du « côté obscur ».

- Parce qu’un pouvoir législatif capable de rendre caduque de facto une loi aussi essentielle que celle garantissant le secret professionnel par une modification glissée à la fin d’un ensemble de textes disparates éveille pour le moins la suspicion quant à ses motivations réelles.

- Parce que proposer une modification législative s’appuyant sur des textes à ce jour inexistants revient à signer un blanc-seing aux procureurs.

- Parce qu’une telle volte-face relève d’un choix de société, et qu’à ma connaissance la population belge ne s’est pas encore positionnée en faveur de la constitution d’un état policier.

- Parce qu’il me paraît un peu trop facile d’instiller la peur, puis de se servir de celle-ci pour justifier des actions liberticides sous couvert de sécurité illusoire.

- Parce qu’un travail de prévention est toujours plus efficace qu’une action répressive qui n’a sa place qu’en cas d’échec du premier.

- Parce que, à l’instar de mes collègues de terrain, je ne peux que constater (et particulièrement ces deux dernières années) une aggravation constante des conditions de vie des populations les plus défavorisées. La précarité est galopante, le déficit culturel abyssal, les perspectives d’avenir de plus en plus étriquées, voire inexistantes. Tous les jours, nous recevons des jeunes et des familles qui s’accrochent et tentent de conserver dignité et espoir. Tous les jours, nous sommes les témoins impuissants des stratégies « border line » qui doivent être mises en place par des adolescent(e)s qui tentent de trouver sens à l’intérieur de leurs galères. Tous les jours nous constatons une dégradation plus marquée encore de la situation des jeunes filles, premières victimes de la paupérisation. Nous n’avons donc pas besoin de bâtons dans les roues nous empêchant de faire tant bien que mal notre travail.

- Parce que journellement nous œuvrons à la restauration de l’estime personnelle des jeunes et de leurs familles, et que le climat de suspicion et de dénigrement qui les assaille de toute part ne nous aide pas.

- Parce qu’un pan entier de la société privé de perspectives est en train de plonger dans l’ignorance, ce qui autorise toutes les dérives, que l’Ecole est impuissante et ne peut que constater les dégâts, qu’il est urgent de réagir conjointement et qu’un des préalables est de restaurer la confiance.

- Parce que je sens autour de moi un repli communautaire, une frilosité culturelle, un aveuglement généralisé de la population qui, inquiète, est prête à valider ce qui lui aurait paru impensable il y a seulement deux ou trois ans. Je sais que cette voie-là ne peut mener qu’à l’échec et la désillusion.

- Parce qu’il y en a marre de l’hypocrisie, tout simplement.

 

 

                 Au nom du Collectif des AMO bruxelloises,

                           Marc De Koker

                     Directeur AMO Rythme

 

Le Collectif des AMO bruxelloises regroupe vingt et un services, soit l’ensemble des AMO présentes sur le territoire bruxellois additionné d’Abaka, autre service non mandaté.

                                                       http://amobxl.be/

 

 

 

 

http://www.dekamer.be/flwb/pdf/54/2259/54K2259001.pdf


Des pistes de réflexion :


Dans la société telle qu’elle se présente aujourd’hui, avec ses soubresauts récents, ses radicalismes généralisés aux violences de moins en moins contenues -voire plus contenues du tout-, le travail de prévention avec des enfants et adolescents issus de quartiers défavorisés s’avère aussi ardu qu’il n’est indispensable.

Les « vieilles recettes », si elles ont fait leurs preuves par le passé, semblent ne plus porter leurs fruits, et tant la société civile que les politiques réclament haut et fort des « résultats ». L’attirance pour la répression est grande, ou à défaut d’aucuns rêvent de pouvoir « réformer » les esprits dévoyés.

La pression sur les travailleurs sociaux, les enseignants et les éducateurs est donc maximale, l’urgence prégnante, l’angoisse latente et quasi palpable.

 

Il faudrait donc agir. Vite. Et si possible efficacement.

 

Et si la solution, justement, était plutôt de prendre le temps.

 

Prendre le temps de l’analyse. Du recul. Pour nous, adultes, mais aussi – et surtout -  pour tous ces jeunes en mal de repères, en mal d’idéaux, en mal d’espoirs, prêts pour certains à verser dans la pire des folies à la seule fin de satisfaire leur besoin primordial de sens. Et c’est ici que se trouve probablement la clef. Apporter à cette quête essentielle à la construction de tout adulte en devenir des opportunités de réponses positives.

Or les perspectives d’avenir d’un adolescent « orienté par défaut » vers une section professionnelle qu’il n’a pas choisie, dans une option dont le contenu lui est totalement étranger (et indifférent) sont pour le moins peu enviables. Comment pourrait-il, au vu des opportunités d’emploi telles qu’elles se présentent, se projeter avec un minimum d’énergie et d’espoir vers un futur qui lui promet chômage (ou cpas) et galères ?

Pourtant, tout autour de lui valorise le consumérisme et l’acquisition sans limite de biens matériels. Les médias les plus populaires, tant en audio-visuel traditionnel que sur le net en sont même les chantres principaux, puisque financés exclusivement par le privé et sa publicité omniprésente. Publicité qui recouvre les murs de la ville de ses images aux messages en décalage complet avec le vécu de la majorité des citoyens qui les reçoivent.

 

La question du choix et des réelles opportunités de celui-ci est donc centrale.

 

On pourrait considérer, si l’on ne regarde les choses que sommairement, que cette opportunité est bien réelle, et que chacun a, moyennant un investissement matérialisé par des efforts scolaires, la possibilité de mener sa barque où bon lui semble. Ce serait faire fi d’une réalité concrète qui fige, englue irrémédiablement ces jeunes précarisés dans un déterminisme social digne du dix-neuvième siècle. Si l’on considère le croissant pauvre de Bruxelles, par exemple, il concentre à lui seul un nombre impressionnant d’établissements scolaires ne proposant pratiquement que des sections techniques ou professionnelles à partir du deuxième degré de l’enseignement secondaire. Cela voudrait-il dire que les jeunes issus de ces quartiers auraient plus de dispositions que les autres aux travaux exclusivement manuels (et seraient corollairement inaptes aux fonctions plus « intellectuelles ») ?

Et ceci ne serait encore qu’un moindre mal si les formations ainsi suivies ouvraient les portes du marché du travail… hélas il n’en est le plus souvent rien.

 

Il faut aussi tenir compte du contexte familial, très souvent dégradé, précaire, lui aussi en manque de perspectives, d’allant. Stigmatiser des parents qui eux-mêmes se débattent dans la grande famille des laissés pour compte n’aurait aucun sens.

 

Pourtant….

 

Pourtant il y a toujours des alternatives, des possibilités de rebondir, de se former. Parfois plus tard. Parfois un peu « en marge » d’un parcours traditionnel. Pour y accéder, pour avoir même la conscience qu’une alternative peut exister, il est cependant un prérequis essentiel : la capacité de se « décaler ». De prendre du recul par rapport à sa propre situation.

C’est ici que se trouve la source du carburant qui pourra alimenter le moteur du changement. Il est l’antidote à l’immobilisme, et surtout à la peur qui mènent tous deux à la sclérose et à l’échec. Et l’échec d’une société, c’est avant tout la somme des échecs des individus qui la constituent…

 

Comment parvenir à un tel résultat ?

 

Avant tout en écoutant. En permettant une parole libre, sans jugement, sans autre censure que la confrontation au réel, en usant de la technique du miroir. Toute pensée est respectable en soi, et elle mérite d’être entendue et écoutée. Puis mise en débat à l’intérieur d’un cadre bienveillant. C’est le b.a.-ba d’un système éducatif respectueux de l’individu. Et c’est le juste contraire d’un système normatif comme le nôtre. Système en perte de vitesse constante depuis… une quarantaine d’années maintenant. Il est illusoire d’espérer pérenniser un mode de fonctionnement usé, épuisant et inadapté. Il est impératif de reconstruire une relation de confiance entre les jeunes et leur avenir au sein de la société. Et ceci passe par la restauration de la confiance entre le jeune et l’adulte. Adulte dont une des responsabilités est, par la collaboration, la coopération, l’échange, … de favoriser tant que faire se peut l’élaboration permanente d’une société émancipatrice, « en état de marche », et offrant toutes garanties quant à l’épanouissement potentiel des générations futures.

Pour ce faire, le dialogue et la confrontation des idées sont des outils puissants s’ils sont mis en œuvre de telle manière qu’ils suscitent des rencontres tant intergénérationnelles qu’interculturelles. Rendre une place au palabre. Pas pour le plaisir de la discussion. Pas non plus sous forme de « vitrine », de « façade », miroir aux alouettes de la concertation comme on le voit trop souvent. Mais bien comme véritable espace d’échange, de respect, de confrontation au réel et à sa diversité.

 

Ceci s’oppose donc assez clairement à la pseudo-liberté offerte par les réseaux sociaux qui, s’ils peuvent naïvement être vu comme des espaces d’expression, s’avèrent en réalité, utilisés sans discernement, être de redoutables outils de coercition mentale, puisqu’usés quasi exclusivement entre pairs, ce qui exclut de facto toute forme de mise en perspective.

 

Où ?

 

Tout d’abord dans les classes, là où sont accueillis tous les citoyens du futur. Mais aussi dans les nombreux services de l’aide à la jeunesse, au sein des clubs sportifs, au sein des organisations de jeunesse (scouts, patros), dans les maisons de jeunes, les maisons de quartier, … Bref, partout où une parole peut être écoutée, libérée et encadrée, et la liste est loin d’être exhaustive.

 

Le temps est sans doute venu de remettre l’humain et son libre arbitre au centre du débat. 

 

 

 

                                                                                         Marc De Koker

                                                                                         directeur Amo Rythme







 

Un article publié dans Le Soir du mercredi 27 mai 2015 portant le titre Détecteurs de candidats au Djihad  nous amène, en tant que responsables de services d’Aide en Milieu Ouvert (AMO) (1) bruxellois, à réagir.

S’il est tout à fait vrai qu’un certain nombre de nos travailleurs ont participé (et participent toujours) avec intérêt à un cycle de formation ayant pour objet les phénomènes de radicalisation organisé à l’initiative du Ministre de l’aide à la jeunesse de la Fédération Wallonie-Bruxelles Monsieur Rachid Madrane, nous récusons formellement la fonction qui nous est attribuée dans l’article, à savoir celle de « détecteurs de candidats au Djihad », du moins dans la mesure où amalgame est fait dans le texte entre des services qui ont tant des fonctions que des cadres de travail différents (SAJ,SPJ,AMO, IPPJ,…). Non pas pour des raisons idéologiques, mais tout simplement parce qu’une telle synergie s’avèrerait incompatible avec nos missions, rendrait notre travail impossible et donc pour le moins improductif.

Les services d’Aide en Milieu Ouvert sont des services de prévention non mandatés. C’est-à-dire qu’ils sont sollicités directement par les jeunes mineurs ou leurs familles, et ce sans aucune contrainte ni obligation. Il est donc fondamental pour nous de créer avec les demandeurs une relation de confiance. Nous sommes aidés en cela par un code de déontologie qui nous impose, sauf circonstances exceptionnelles, de garantir la confidentialité des entretiens. Nous sommes donc, vis-à-vis de notre public, les « détenteurs du secret » dont ils sont les « maîtres ». Ce n’est qu’à cette seule condition qu’un travail est possible. Ce mode de fonctionnement est entièrement transparent dès la première rencontre menée avec les demandeurs.

On imagine difficilement un adolescent (ou ses parents) livrer ses opinions, ses doutes, ses projets, ses questionnements, ses espoirs, ses révoltes, ses difficultés, ses convictions, décrire son mal-être,  parler librement d’actes commis parfois répréhensibles, … s’il sait que ses dires pourraient être répétés et lui causer quelques soucis.

Le sens même de notre travail, est donc d’écouter, d’accompagner, de susciter des réflexions, de rendre abordables les alternatives, de confronter les paroles à la réalité, de mettre en évidence les paradoxes, de favoriser la prise de recul, de poser des jalons, de trier et décoder les informations nécessaires à la réalisation d’un projet, d’encadrer les choix, bref de tenter, avec le jeune comme partenaire, de mettre en place les balises qui l’aideront à se construire.

Notre code de déontologie (2) spécifie en son article douze (extraits) : « Les intervenants sont tenus de respecter le secret professionnel. Ce respect doit être compris comme étant une obligation contractée à l'égard du bénéficiaire de l'aide garantissant la confiance que ce dernier doit pouvoir trouver auprès des intervenants et des services. (…) Dans l'impossibilité d'agir personnellement pour défendre les intérêts ou la sécurité du bénéficiaire de l'aide, de sa famille ou de tiers gravement menacés, l'intervenant peut invoquer l'état de nécessité pour transmettre aux autorités compétentes les informations nécessaires. »

 

Mais qu’est-ce que « l’état de nécessité » ? Il s’agit d’un principe général de droit. Chaque situation s’appréciant au cas par cas, il n’existe ni liste ni critères objectifs permettant d’estimer la pertinence éventuelle de l’invocation de cet « état » dans une situation donnée hors la conviction intime de l’intervenant, ce qui rend son champ d’application relativement flou.

Trois conditions cependant sont requises pour l’invoquer : la présence d’un mal grave, certain et imminent doit être attestée ; la violation de la loi (en l’occurrence celle règlementant le respect du secret professionnel) doit se justifier par la préservation d’un intérêt plus impérieux pour le demandeur (principe de subsidiarité); et enfin une valeur au moins aussi importante que les valeurs que le secret professionnel a pour fonction de garantir est menacée (principe de proportionnalité).

 

L’action quotidienne des AMO est donc menée avec rigueur et constance dans le respect strict de ce cadre légal, et il revient à nos équipes d’analyser le cas échéant les éventuelles situations individuelles potentiellement problématiques qu’elles seraient amenées à rencontrer en toute conscience, et en faisant abstraction des tendances sécuritaires  (et radicales !) qui se font jour çà et là dans notre société.

Il est dès lors fondamental pour nous d’éviter toute confusion dans l’esprit des citoyens entre prévention et répression, deux axes sans doute essentiels, quelques fois complémentaires, mais  qui doivent impérativement et nécessairement demeurer distincts.

 

De manière plus générale encore, plutôt que de s’interroger sur les actions à mettre en œuvre pour « détecter » les « aspirants au radicalisme », il nous semblerait plus utile de questionner les raisons sociétales qui rendent ces dérives extrêmes si séduisantes aux yeux de certains … puis d’agir en conséquence afin de réduire une fracture sociale et culturelle qui ne cesse de s’agrandir.

Ce qui rendrait sans aucun doute le travail de prévention que nous menons infiniment plus aisé.

 

 

        Au nom du Collectif des AMO bruxelloises,

           Marc De Koker

              Directeur AMO Rythme

 

Le Collectif des AMO bruxelloises regroupe vingt et un services, soit l’ensemble des AMO présentes sur le territoire bruxellois additionné d’Abaka, autre service non mandaté.

            http://amobxl.be/

 

 

(1)     http://www.aidealajeunesse.cfwb.be/index.php?id=328

(2)     http://www.deontologie.cfwb.be/index.php?id=833

 


 

 

 

LETTRE OUVERTE. (Publiée dans Le Soir en ligne novembre 2014)

 

Une AMO (Aide en Milieu Ouvert) est un service agréé par la Fédération Wallonie-Bruxelles (Aide à la Jeunesse). La région bruxelloise en compte une vingtaine.
Travaillant sans mandat, elle apporte à tout mineur (ou familier) qui la sollicite, une aide circonstanciée, inscrite dans son milieu habituel de vie (famille, école, quartier, …).
Contrairement à d’autres services, une AMO traite les problématiques dans leur globalité. Elle doit donc disposer d’un réseau conséquent, englobant tant que faire se peut l’intégralité du tissu associatif, social et scolaire de leur zone d’implantation.
Elle est donc bien placée pour observer en temps réel les évolutions et mutations qui s’opèrent sur son territoire.

Directeur de l’AMO Rythme, située à Anderlecht dans le quartier de Cureghem, le moment me semble venu de tenter d’attirer l’attention sur un certain nombre de constats qui valent, je le crois, la peine que l’on prenne le temps d’y réfléchir.
Les problématiques auxquelles nous sommes confrontés dans le cadre de notre travail ne cessent en effet de s’alourdir au fil des mois, et ce depuis quelques années déjà. Au point qu’un seuil critique nous semble presqu’atteint.
Je m’explique :
Depuis des années, les demandes liées à des problématiques d’ordre scolaire représentent un nombre important des situations rencontrées par notre service.
Un certain nombre d’entre elles, comme les exclusions, concernaient essentiellement des adolescents vivant cette période de leur existence avec un zèle tout particulier. Leur situation était donc traitée comme symptôme et non cause. Paradoxalement cependant, l’immense majorité de ces jeunes revendiquaient leur réinsertion dans le système, et se considéraient comme victime de ce dernier. Jusqu’il y a quatre ans, ces exclusions intervenaient surtout en troisième année du secondaire. Depuis, un glissement important a eu lieu, et c’est au premier degré qu’a lieu l’hémorragie. Cette année scolaire, nous avons eu à traiter des exclusions en primaire. Sans parler des refus d’inscription parce qu’écoles saturées, ni du chemin de croix de parents d’enfants en âge d’intégrer l’enseignement préscolaire.
Mais cette problématique ne fait pas spécifiquement l’objet de cette lettre ouverte. Notre constat est plus lourd encore. Nous sommes confrontés, et pour la première fois à cette échelle, à un désintérêt face à l’institution école. A un rejet. Et ce tant de la part des jeunes (et dès l’école primaire !) que de leurs parents. Et cette situation est palpable également à l’intérieur des écoles où nous menons des projets.
Après une réflexion collective menée dans une classe de deuxième secondaire dont l’objectif était d’établir la définition du « bon professeur », le consensus s’est fait autour de celle-ci : « un bon prof, c’est celui qui nous parle de tout, sauf de son cours ». L’outsider était : « le prof absent ». « Les profs qui lisent leur journal et nous laissent faire ce qu’on veut » étaient très mal classés, car considérés comme méprisants, au même titre que ceux qui… « veulent donner cours ». L’argumentaire était simple : « de toutes manières, nous allons tous être orientés en professionnelle, nous n’aurons pas le choix. Et qui choisirait d’aller là, franchement Monsieur ? Nous, on ne sait pas ce qu’on veut faire plus tard. Alors on sera chômeurs. Ou on ira au cpas. Quand on aura dix-huit ans. Alors la matière des cours, ça ne sert à rien.»
En tant qu’adulte, on peut évidemment opposer mille arguments à des raisonnements tels que ceux-là, mais force est de constater que c’est dans les quartiers les moins favorisés que se concentrent les écoles secondaires qui offrent essentiellement la possibilité de s’inscrire dans des sections professionnelles. Certaines ne proposent même que cela à partir du second degré. Sans parler du fait qu’à niveau d’étude identique, sur le marché de l’emploi, un CESS (certificat d’enseignement secondaire supérieur) n’en vaut pas un autre. L’école qui l’a émis et le quartier où elle est implantée (et donc la population qui la fréquente…) jouant un rôle non négligeable dans les choix des rares employeurs potentiels.
L’Ecole entérine donc de facto le déterminisme social. Et ce de manière d’autant plus forte qu’elle n’est généralement plus capable de jouer son rôle d’ascenseur social. Elle devient donc pour un certain nombre de ses élèves un « bagne » au sein duquel ils sont contraints de « purger leur peine » jusqu’à leur majorité. Plus tard, on peut espérer qu’un certain nombre se tournera vers l’enseignement de promotion sociale. Mais combien d’entre eux, et quel temps perdu !
Que l’Ecole (au sens institutionnel, il n’est pas question ici de stigmatiser les professeurs, qui sont autant les victimes du contexte actuel que leurs élèves) s’apparente à une longue filière de relégation pour un certain nombre des jeunes qui la fréquente n’est pas neuf. C’est la rapidité de la « chute » qui interpelle. Souvent, dès quatorze ans, il n’y a plus guère de salut : il faut choisir une option qui va déterminer une vie entière. Avec à la clef un avenir professionnel plus qu’hypothétique.
Je rencontre des groupes classes au sein desquels tous les élèves sont en échec dans toutes les matières. Et ils seraient bien évidemment aussi capables de réussir que d’autres fréquentant d’autres sections, ou d’autres écoles.

Quid alors des parents ?
Si j’avais dû écrire ce texte il y a deux ans à peine, j’aurais décrit des familles inquiètes, des jeunes faisant l’école buissonnière, des parents furieux, … mais cela est de moins en moins la norme. On pourrait envisager l’évolution en utilisant la notion de « parents démissionnaires », mais cela ne serait pas juste. En réalité, de plus en plus de parents, se trouvant souvent financièrement et socialement dans des situations précaires, ne perçoivent plus non plus l’importance que peut avoir la fréquentation scolaire de leurs enfants. Ils la savent obligatoire, mais après avoir rencontré des difficultés auxquelles ils n’ont rien compris pour trouver un établissement où inscrire ceux-ci (parfois dans des écoles différentes et très éloignées l’une de l’autre si la fratrie est nombreuse), ils sont confrontés à la réalité des options et orientations, aux perspectives d’avenir professionnel déprimantes, au désintérêt, aux carnets de notes qui se garnissent de rouge, à l’échec scolaire, aux menaces de renvoi, … et finissent par nous faire comprendre que, finalement, tout bien considéré, ceci n’est pas bien grave ; et que l’école est somme toute accessoire, nous faisant l’inventaire de leurs difficultés quotidiennes (précarité de l’emploi, du logement, clandestinité, violences diverses,…). Leurs enfants accumulent donc des absences répétées à tous propos, avec leur assentiment, finissant parfois par passer une année scolaire entière sans fréquenter d’établissement scolaire.

Une conséquence dramatique de cet enchevêtrement de problématiques en entraîne une autre plus perverse et plus inquiétante encore : un repli communautaire qui rend de plus en plus hypothétique toute forme d’ouverture à l’Autre. Les espaces de rencontres favorisant les échanges entre populations d’origines et de religions différentes n’existent plus ou sont désertés. L’école est en peine là aussi, et des valeurs communes ont beaucoup de mal à voir le jour. L’incompréhension règne en maître, et la méfiance est omniprésente. Les jeunes adolescents qui jadis s’appropriaient l’espace public restent cantonnés à un pâté de maison, voire un tronçon de rue : « plus loin vivent les autres. On ne va pas chez eux, faut pas qu’ils viennent chez nous ! ». Les enfants nous déclarent ne se sentir « bien » que « chez eux ». Lors d’une journée de préparation de la Zinneke parade, qui avait cette année pour thème «la tentation», une quarantaine de participants âgés de huit à douze ans, bien en peine de nous dire ce qui les tentait le plus, on finit par nous dire : « Nous, ce qu’on changerait dans notre vie, si on pouvait, c’est qu’on resterait chez nous, en famille ». Et l’ensemble du groupe était du même avis.

Tout ceci est évidemment révélateur d’une maladie de société bien plus globale : une absence de sens, et par conséquent une absence de valeurs. Mais l’absence est une chose. L’abandon de l’idée même de recherche en est une autre. Tant que l’on s’interroge, on a une chance de trouver une réponse. Et pour avoir la capacité de s’interroger, il faut avoir accès à un certain nombre d’outils.
Ces outils, extrêmement nombreux, se résument pourtant d’un seul mot : la Culture.
C’est la culture qui nous permet de communiquer, de nous comprendre, de ressentir des émotions. Elle qui nous rend curieux, nous provoque, nous met en marche, nous fait ressentir des émotions et rend possible l’empathie. Elle encore qui nous permet de nous remettre en question, ouvre les portes, rend possible les choix. Elle enfin qui nous donne une identité, nous libère, nous éclaire, nous soude. Bref, elle qui fait de nous des citoyens, et fondamentalement des êtres humains.
Elle est protéiforme, mais aucune de ses manifestations n’est à dédaigner : elles sont toutes essentielles. Une crise économique n’est qu’un épisode momentané. Désagréable pour certain, peut-être salutaire pour d’autres, mais peu importe. Une crise existentielle comme celle que nous vivons est potentiellement bien plus riche, ou plus destructrice, suivant la manière dont nous la gérerons collectivement.

Il me semble donc urgent d’investir massivement énergie, temps, réflexion et moyens financiers afin de donner un nouveau souffle à toutes nos institutions culturelles : théâtres, compagnies, associations, musées, bibliothèques, centres culturels, opéras, académies, groupements, artistes, … ainsi qu’à l’Ecole. Car c’est elle qui détient la clef. C’est en ses murs que passe un jour la quasi-totalité de la société de demain. C’est elle qui sème les graines qui plus tard formeront le socle de ce que sera le monde de nos enfants.
C’est donc à elle de se réformer en profondeur, de se définir non pas une nouvelle fonction, qui doit rester (ou redevenir) fondamentalement émancipatrice, mais bien de s’inscrire à nouveau dans le réel, d’accepter d’abandonner un mode de fonctionnement obsolète, qui, s’il a fait ses preuves par le passé, est devenu aujourd’hui contre-productif. Elle doit redevenir égalitaire, reconnaître qu’elle s’est fourvoyée et cesser de se voiler la face. L’hypocrisie n’est d’ailleurs que de façade, les enseignants n’étant pas dupes du rôle qu’on leur fait jouer, et leur malaise avoué étant grandissant.

La responsabilité des Politiques en la matière est écrasante, et la direction prise ces dernières semaines me semble représenter la pire des options possibles. Le danger est là, maintenant. Une société composée d’une élite et d’un petit peuple ne peut exister à l’ère de l’information (et son pendant la désinformation) instantanée. Surtout si les outils de décryptage font défaut. Si tel est l’objectif, il me semble voué à l’échec.
J’aimerais au moins pouvoir dire : « attention, le chaudron est en train de bouillir, il va déborder ». Mais malheureusement, la situation est pire encore : aujourd’hui, le feu s’éteint sous la marmite. Il risque de n’en rester que des cendres. Qu’un jour sans doute quelqu’un ranimera. Mais qui et avec quel dessein ?

Marc De Koker
Directeur
AMO RYTHME